lundi 25 avril 2011

Ricoeur : la Sollicitude

Voici comment Paul Ricœur définit la perspective éthique dans son intégralité (Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990) : « viser à la vraie vie avec et pour l'autre dans des institutions justes ». La première partie de la phrase fait droit à la traditionnelle philautia, comprenant d'après Ricœur le passage de l'ipséité à la mienneté, du moi individuel au soi réflexif, tandis que la seconde partie introduit, avec l'altérité, la dimension morale (jusqu'au politique) qui voit naître la sollicitude. L'amitié, quant à elle, investit précisément le « avec » qui nous fait passer du soi à autrui par le biais de la mutualité et de la réciprocité. Ricœur accorde une importance particulière au sentiment d'amitié qui prouve une certaine continuité entre l'amour de soi et le respect d'autrui, puisque l'amitié rassemble précisément l'estime de soi et la sollicitude. Cette forme autonome de la mutualité doit se réaliser finalement comme similitude des sujets. La thèse de Ricœur est que l'altérité ou le manque qui commande ce passage n'est pas étranger, ni donc supplémentaire, à la situation et au stade éthique de la philautia. Les notions de capacité et d'effectuation ne font jamais que dupliquer celles de puissance et d'acte, qu'utilise Aristote pour démontrer la nécessité (répondant à un manque) pour celui qui veut le bonheur de posséder des amis. La notion de « vie bonne » n'a elle-même pas d'autre origine que ce besoin de dépasser l'éphémère, et ce besoin corollaire de soutien amical pour conquérir des biens plus durables.

Quand bien même on voudrait mettre l'accent sur l'extériorité absolue de l'autre prenant l'initiative de la relation intersubjective, comme chez Levinas, opposant ainsi au caractère réciproque de l'amitié la dissymétrie radicale de l'injonction, il faudrait bien supposer une capacité dans le soi séparé d'accueillir une telle injonction, de la lire sur le "visage" et de l'intégrer comme obligation, enfin de la transformer en amour pour autrui. Or cette capacité d'accueil et de reconnaissance n'est rien d'autre qu'une bien-veillance, une bonté inhérente au soi ou plus exactement à l'estime de soi. C'est cette bienveillance qui, dirigée vers autrui, deviendra sollicitude, surtout si l'injonction qui donne à l'autre un statut de maître de justice s'inverse dans la souffrance, faisant de l'autre un égaré, un infirme incapable de « passer » à l'acte ; l'initiative revient alors au soi qui donne sa sympathie, sa compassion, sans toutefois tomber dans la pitié jouisseuse qui abolirait tout échange. Pour Ricoeur la sollicitude définit la forme suprême d'amitié parce qu'elle réalise dans le concret de l'existence une authentique réciprocité, jusque dans le tragique de la mort ou le terrible de l'agonie.

L'amitié proprement dite occupe l'espace intermédiaire entre l'estime de soi, encore liée à la préservation de soi, et la sollicitude attachée à la préservation d'autrui. Comme le dit Ricœur, la sollicitude ajoute la dimension de la valeur que produisent le manque et le besoin d'autrui, lui conférant son caractère irremplaçable. Mais c'est bien pourtant cet ajout qui donne sa pleine « valeur », si l'on peut dire, à la mutualité. S'il y a enfin similitude dans « l'échange entre estime de soi et sollicitude pour autrui », si « deviennent ainsi fondamentalement équivalentes l'estime de l'autre comme un soi-même et l'estime de soi-même comme autre », il convient de voir dans la sollicitude, cette écoute de la souffrance d'autrui et cette réponse à son besoin fondamental, la condition morale de l'amitié. Finalement la dimension morale prime – ainsi qu'on pouvait s'en douter - et conditionne jusqu'à l'existence de l'amitié, comme si celle-ci avait « besoin » de la sollicitude… D'un côté le soi, le sujet, n'a pas d'identité propre (sinon « comme autre »), et de l'autre côté l'autrui, incarnation du manque, se contente d'assigner en responsabilité le sujet.

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